Discours d’ouverture pour la 16eme assemblée générale de l’UCEC

Écrit par Mgr Jean-Claude le .

Il me fait plaisir de pouvoir participer encore cette année à l’ouverture de l’Assemblée générale annuelle des CEC. Ce n’est pas que les occupations me manquent, la preuve en est que la date de cette assemblée a été fixée pour tenir compte de mes propres obligations. J’en remercie les responsables car la participation à cette Assemblée générale annuelle me tient vraiment à cœur, comme me tiennent à cœur les CEC du Mayo Kebbi.

Peut-être qu’aux yeux de certains mon intervention d’aujourd’hui ira à contre courant mais je suis convaincu au contraire qu’elle va rappeler des choses qu’il ne faut pas oublier sous peine de risquer d’aller peu à peu à l’échec. Le danger existe dans une institution, en particulier chez les nouveaux membres, élus et cadres, d’ignorer ou d’oublier l’esprit qui existait au moment de la fondation et durant les premières années. Le danger existe aussi que cette institution des CEC se laisse influencer par les mauvaises habitudes et les courants de mauvaise gestion et d’absence de déontologie et de justice qui ont malheureusement de plus en plus cours dans notre pays. Les CEC n’ont pas seulement une vocation financière mais aussi une vocation de promotion des valeurs qui peuvent construire la société.

Contrairement à ce qu’on entend et voit de plus en plus, les CEC du Mayo Kebbi ne sont pas une simple institution de micro finance mais bien une Coopérative d’Épargne et de Crédit. Certains vont peut-être se demander quelle est la différence. La réponse est que dans une simple institution de micro finance on ne s’intéresse qu’à prêter de l’argent, en petite quantité et aux plus pauvres peut-être contrairement aux banques, mais on ne regarde pas quelle est la nature de l’institution. On regarde seulement le mouvement de l’argent et comment il est géré.

Par contre, quand on parle de « coopérative » la nature et le fonctionnement de l’institution sont fondamentaux. Le mot coopérer veut dire « travailler avec, travailler ensemble ». Si on n’a pas cette volonté, on dit qu’on n’a pas l’esprit coopératif et alors c’est toute l’institution qui est en danger car sa force repose sur l’engagement de tous et chacun : « tous pour un et un pour tous » !

Une coopérative, nous dit le dictionnaire, est une « association ayant pour objet de rendre à ses membres les services les meilleurs, gérée par ceux-ci sur la base d’une égalité des droits et des obligations ».

« Association » veut dire qu’on s’associe, qu’on se met ensemble et qu’on met nos choses ensemble. Nous sommes alors les propriétaires de ce que nous créons. Dans les CEC ce sont les membres qui sont propriétaires et cela fait toute la différence. Nous ne sommes pas seulement des clients, comme envers une banque ou un commerçant, mais nous sommes propriétaires. Si la chose marche, c’est bon pour nous tous et pour chacun, si la chose ne marche pas, c’est mauvais pour tous et chacun.

Le but de la coopérative c’est de rendre à ses membres les services les meilleurs. Cela parce que nous nous rendons service à nous-mêmes : et alors comment pouvons-nous nous tromper les uns les autres, nous voler, essayer de tricher ? C’est comme dans une famille : on n’a pas le droit de s’exploiter, de tricher, de mal travailler. Dans ce cas c’est toute la famille qui souffre et se détruit. Malheureusement il en est ainsi souvent aujourd’hui non seulement dans notre société mais aussi dans nos familles. Et les CEC sont menacés. Il se passe des choses actuellement qui menacent non seulement leur croissance mais peuvent à la longue menacer leur existence, et ceci même dans des régions qui avaient été décorées pour la qualité de leur travail. Elles se connaissent.

« Association gérée par ses membres ». Si les membres sont les propriétaires, il leur appartient donc de gérer eux-mêmes leur institution. Personne d’autre ne peut gérer à leur place. Ils élisent leurs responsables parmi eux, qu’on appelle les élus ; on ne doit pas élire n’importe qui, mais des personnes sérieuses, compétentes et courageuses car on sait tous que la pression sociale existe, soit par les parents et amis, soit par ceux qui possèdent de l’argent. Si on embauche du personnel pour différentes fonctions, par exemple des gérants ou un directeur général, ce personnel doit être choisi avec soin pour sa compétence, sa probité et son esprit coopératif. De telles personnes doivent normalement provenir du milieu coopératif même. Ce ne sont pas les diplômes qui comptent. Trop de gérants posent aujourd’hui des problèmes.

« Sur la base d’une égalité des droits et des obligations ».

Oui, dans une coopérative tous sont égaux : « un homme, un vote ». C’est un principe fondamental. Les membres ont des droits mais ils ont aussi des obligations, des devoirs. C’est souvent ce qui manque dans les institutions et même dans la société : tous réclament leurs droits mais ne parlent jamais de leurs devoirs.

On comprend alors que les CEC n’ont pas seulement une vocation pécuniaire et économique, mais une vocation de formation de la société. On a l’habitude de dire qu’une coopérative d’épargne et de crédit est une école, d’abord pour les membres eux-mêmes mais aussi pour toute la société. Si les CEC devaient devenir de simples petites banques, qui rendent peut-être des services mais ne sont pas l’affaire des gens eux-mêmes, ça n’intéresse plus l’Église et ça ne correspond plus à ce que nous avons voulu faire en créant les CEC.

Une vraie coopérative, et donc les CEC, sont une école de quoi ?

- Une école de démocratie : « un homme, un vote »

- Une école de justice : égalité des droits

- Une école de miséricorde : la coopérative aide les plus pauvres, pas les riches

- Une école d’égalité : pas de différence d’ethnie, de classe sociale, de sexe

- Une école de prise en charge : la coopérative travaille avec l’argent de ses membres pas l’argent de projets qui viennent de l’extérieur. Cela n’est pas bien compris encore, tellement la mentalité dans notre pays est influencée par les projets qui viennent d’ailleurs. On croit que les Tchadiens ne peuvent rien faire. Les CEC sont la preuve flagrante du contraire, mais à condition, comme je l’ai dit, d’être capables de ramer à contre-courant.

- Une école de promotion personnelle : Dans une coopérative ce n’est pas l’argent qui est premier mais la personne. Ce n’est pas non plus la société comme il arrive souvent dans la tradition : c’est la personne. Chacun est propriétaire des fruits de son travail.

- Une école de fraternité : chacun est propriétaire du fruit de son travail mais il ne peut rien faire sans les autres. C’est ensemble qu’on a la force. Et comme je l’ai dit, la coopérative est comme une grande famille où doit exister la solidarité. Pas la solidarité dans le mal qui consiste à défendre son frère qui a tort ou à faire des prêts aux frères et aux amis sans respecter les lois établies, mais la bonne solidarité qui permet de travailler ensemble.

- Et finalement une école de liberté : le travail dans la coopérative enseigne à réfléchir, à planifier, à bien gérer sa vie et la vie de sa famille. Celui-là n’est pas esclave mais libre. Mes frères et sœurs, regardons la vérité en face : ne sommes-nous pas aujourd’hui en train de tomber dans toutes sortes d’esclavages et de dépendances, par exemple des usuriers, jusqu’à ne plus être capable de se nourrir et de nourrir sa famille ?

Je souhaite que les CEC soient vraiment une telle école pour ses membres et notre société tout entière. Je ne peux pas terminer cette intervention sans féliciter de tout cœur ceux et

celles qui travaillent avec compétence et dévouement pour cette institution, à commencer par le nouveau directeur, M. Léonard Madou, dont c’est la première assemblée générale, et le plus ancien des cadres, M. Vincent Pazeu. C’est grâce à eux que les CEC du Mayo-Kebbi ont une réputation d’excellence.

Je vous remercie.

Jean-Claude Bouchard

Évêque de Pala

Président du BELACD