« Une évangélisation sans libération de l’homme n’a pas de sens » (Jean-Paul II)

Écrit par Mgr Jean-Claude le .

On m’avait demandé de préparer une introduction un peu consistante pour lancer la dernière Assemblée générale du BELACD qui vient d’avoir lieu. En effet, on réalise que le BELACD risque de piétiner s’il ne se renouvelle pas, et pour se renouveler il doit avoir l’idée la plus claire possible de sa nature et de sa mission. Cela est d’autant plus important que le personnel masculin et féminin de notre Église change régulièrement. Certains ou certaines ne savent pas ce qu’est le BELACD, même si une initiation leur est donnée lors de la session de formation (malheureusement trop courte) prévue pour les nouveaux chaque année. Il n’entre pas dans le contenu de cet éditorial de faire un long discours sur le BELACD. Je ne peux pas non plus analyser dans les détails les lacunes éventuelles de notre évangélisation. C’est un travail de longue haleine qu’il faut faire ensemble.

 

Mais je voudrais, comme je l’ai fait lors de la dernière Assemblée générale, redire encore une fois que le BELACD c’est l’Église et que l’Église c’est aussi le BELACD. Nous sommes d’accord en théorie mais il y a toujours une certaine dichotomie entre pastorale et développement, et c’est dommageable parce qu’il en résulte que les chrétiens ne jouent pas leur rôle dans la société. Pour remédier à cette situation il nous faut, me semble-t-il, agir à deux niveaux : d’abord opérer notre propre conversion, nous agents pastoraux, c’est-à-dire revoir notre conception de l’évangélisation, et donc nos priorités ; et ensuite nous donner les structures appropriées, ou encore mieux utiliser celles qui existent déjà.

 

L’affirmation de Jean-Paul II, citée en exergue, est on ne peut plus claire dans sa forme lapidaire. Il dit pourquoi évangélisation et promotion humaine ne peuvent être séparées : tout simplement parce qu’il s’agit d’une actualisation du même Évangile. Est-ce cela qui se passe dans l’Église d’Afrique, du Tchad, dans notre Église de Pala ? La question mérite d’être posée. Pour nourrir notre réflexion, je m’inspire de quelques brefs textes de l’Exhortation apostolique Africae munus.

De prime abord, l’Exhortation affirme que lutter contre les maux de la société qui oppriment l’homme pour le libérer « c’est en quelque sorte comme un impératif de l’Évangile » (AM no 12). Cela renvoie à la parole de l’Évangile : « Il m’a envoyé proclamer aux captifs la libération… renvoyer les opprimés en liberté » (Lc 4,18) La difficulté de la tâche ne doit pas entraîner de la part de l’Église « le repli ou l’évasion possible dans des théories théologiques et spirituelles ; celles-ci risquant de constituer une fuite face à une responsabilité concrète dans l’histoire humaine » (AM no 17).

En effet, ce ne sont pas des individus, coupés de toute réalité humaine que nous évangélisons, mais les membres d’une société dans un lieu donné et à un temps donné, laquelle société évolue et est tributaire de sa propre histoire et des maux du monde d’aujourd’hui. Faire de la catéchèse, baptiser, ne suffit à l’évidence pas. Il faut annoncer un Évangile signifiant pour les gens à qui il est destiné et les aider à prendre cet Évangile au sérieux. En effet, nous ne sommes pas porteurs de notre propre parole mais de la Parole de Dieu.

De plus, selon l’Exhortation, « le disciple du Christ, uni à son Maître, doit contribuer à former une société juste où tous pourront participer activement avec leurs propres talents à la vie sociale et économique. Ils pourront donc gagner ce qui leur est nécessaire pour vivre selon leur dignité humaine dans une société où la justice sera vivifiée par l’amour. » (AM no 26). L’Église a un rôle prophétique à jouer et à cause du Christ et par fidélité à l’Évangile elle refuse la déshumanisation de l’homme et la compromission avec le monde, au sens où l’évangile de Jean l’emploie : « Seul le refus de la déshumanisation de l’homme, et de la compromission – par crainte de l’épreuve ou du martyre – servira la cause de l’Évangile de vérité. « Dans le monde, dit le Christ, vous aurez à souffrir. Mais gardez courage ! J’ai vaincu le monde ! » (Jn 16, 33). (AM no30)

Ce devoir de contribuer à former une société juste entraîne pour l’Église, et donc pour nous pasteurs, deux urgences :

1. L’intégration de la doctrine sociale de l’Église dans l’enseignement que nous donnons. Cela concerne aussi bien les pasteurs et les responsables à tous les niveaux de l’Église que le personnel engagé dans les activités du BELACD :

« Il ne fait pas de doute que la construction d’un ordre social juste relève de la compétence de la sphère politique. Cependant, une des tâches de l’Église en Afrique consiste à former des consciences droites et réceptives aux exigences de la justice pour que grandissent des hommes et des femmes soucieux et capables de réaliser cet ordre social juste par leur conduite responsable. Le modèle par excellence à partir duquel l’Église pense et raisonne, et qu’elle propose à tous, c’est le Christ. Selon sa doctrine sociale, « l’Église n’a pas de solutions techniques à offrir et ne prétend “aucunement s’immiscer dans la politique des États”. Elle a toutefois une mission de vérité à remplir […] une mission impérative. Sa doctrine sociale est un aspect particulier de cette annonce : c’est un service rendu à la vérité qui libère » (AM no 22).

Où, comment, par qui et pour qui cela peut-il se faire? C’est à nous de nous atteler à la tâche avec les laïcs responsables dans nos communautés et au BELACD. Mais c’est sûr que si on ne considère pas cela comme une priorité on ne trouvera jamais les moyens de le réaliser. Il est bien prévu une certaine catéchèse « sociale » dans nos parcours d’initiation chrétienne, mais cela est au programme pour la confirmation, sacrement que beaucoup de baptisés ne reçoivent jamais. Il est donc nécessaire qu’on profite de toutes les occasions pour que quelque chose soit fait avant le baptême. Cela inclue évidemment la formation des catéchistes.

2. Revitaliser la commission et les comités Justice et Paix. Donner une formation est une chose, travailler à la construction d’un monde juste et à la libération des individus et de la société en est une autre. Et c’est là que doivent absolument intervenir la commission et les comités Justice et Paix.

« Grâce aux Commissions Justice et Paix, l’Église s’est engagée dans la formation civique des citoyens... Elle contribue ainsi à l’éducation des populations et à l’éveil de leur conscience et de leur responsabilité civiques. Ce rôle éducatif particulier est apprécié par un grand nombre de pays qui reconnaissent l’Église comme un artisan de paix, un agent de réconciliation, et un héraut de la justice. (AM no23)

« Sur le plan social, la conscience humaine est interpellée par de graves injustices existant dans notre monde, en général, et à l’intérieur de l’Afrique, en particulier » (AM no24)

Sans être pessimiste, je me rends compte lors de mes visites pastorales que le travail de Justice et Paix n’est pas encore entré dans les mœurs. Certains élus s’engagent mais ils sont bien seuls. De plus il est évident que l’exigence du droit et de la justice ne fait pas partie d’une certaine conception de la vie chrétienne. D’autant plus que les graves déviations de notre société à ce sujet ne peuvent que pervertir même la vie de l’Église, rendant inopérant l’Évangile : « Même la lettre de l’Évangile tue, s’il manque à l’intérieur de l’homme la grâce de la foi qui guérit » (AM no166, citant Thomas d’Aquin.)

Il semble bien que l’Assemblée diocésaine sur Justice et Paix n’ait pas répondu aux attentes, en tous cas aux miennes, mais il ne faut pas renoncer sous peine de fuir nos responsabilités de ministres de l’Évangile au Tchad aujourd’hui. Il faut plutôt chercher comment faire.

La saison des pluies, plus libre au plan pastoral, est un moment propice pour réfléchir et étudier. Il n’y a pas de réunions de zone mais pourquoi n’y aurait-t-il pas des réunions de paroisse ou de secteur, entre agents pastoraux et agents de développement ? Il y a longtemps que je demande de telles réunions. Au BELACD on parle aussi de la nécessité d’avoir des Comités Locaux de Développement (CDL).

Il est temps que je m’arrête. Mais pas sans remercier de tout cœur ceux et celles qui nous quittent définitivement, avec de bons souvenirs j’espère, souhaiter un bon congé à ceux et celles qui partent (dont je fais partie) et une bonne saison des pluies à ceux et celles qui restent. Que le Seigneur nous donne son Esprit en abondance en ce temps de Pentecôte.

† Jean-Claude Bouchard